L'automate Turc

 

ANCÊTRES des robots, les automates font fureur dans les salons du XVIIIe siècle. En France, les oeuvres de Jacques de Vaucanson - qui inventera aussi le premier métier à tisser automatique - attirent et divertissent les foules : son flûtiste et son joueur de tambourin exécutent plusieurs airs différents tandis que son canard bat des ailes, mange et... défèque, semblant reproduire le cycle de la digestion. C'est dans cette joyeuse fascination pour ces répliques mécaniques du vivant que « paraît en 1770 à Paris, dans la Correspondance littéraire de Grimm, une annonce se faisant l'écho d'un certain Louis Dutens, qui relate son expérience d'une partie d'échecs jouée contre un automate à Presbourg », raconte Maxcellend Coulon, auteur d'une thèse d'histoire sur le jeu d'échecs et la société en France au XVIIIe siècle.
Inventé par le baron Wolfgang von Kempelen, conseiller aulique de Marie-Thérèse d'Autriche et directeur général des salines de Hongrie, cet androïde grandeur nature représente un Turc à turban et caftan, assis sur une chaise fixée à une commode de 1,15 mètre de long sur 80 cm de profondeur et 80 cm de haut, meuble sur lequel est disposé l'échiquier. Cet étrange Oriental est accoudé du bras droit et tient dans la main gauche une longue pipe qu'il quitte pour jouer. Avant chaque séance, Kempelen fait inspecter l'automate, ouvre successivement les portes de la commode et passe une bougie à l'intérieur, où s'entassent les rouages, ce afin de montrer que personne ne s'y dissimule. De la même façon, il soulève impudiquement le caftan du Turc, qui ne cache que la mécanique destinée à mouvoir le bras. « Le Turc joue toujours avec les Blancs, précise Maxcellend Coulon. Pendant la partie, son visage bouge. Lorsqu'il donne échec au roi, il incline trois fois la tête. Lorsqu'il veut signaler échec à la dame, ce qui se faisait à l'époque, il incline deux fois la tête. Lorsque son adversaire effectue un coup interdit, il hoche la tête, remet la pièce à sa place initiale et, pour sanctionner l'erreur, rejoue immédiatement ! De temps en temps, Kempelen remonte le mécanisme comme on remonte une pendule. Quand la partie est achevée, l'automate donne quelques prestations supplémentaires comme le problème du cavalier, problème mathématique en partie résolu par le mathématicien suisse Euler, qui consiste à faire parcourir tout l'échiquier à un cavalier sans qu'il passe deux fois par la même case. » Cette « prouesse », difficile à effectuer par un humain sans un certain bagage technique, rappelle les exploits réalisés par les autres automates et conforte sans doute l'idée que seule une mécanique actionne le joueur au turban. Celui-ci communique aussi avec les spectateurs grâce à une petite boîte contenant les lettres de l'alphabet.
Il faut attendre 1783 pour enfin voir le Turc à Paris. Il y rencontre notamment Bernard, un des meilleurs joueurs du célèbre Café de la Régence, disciple de Philidor et auteur d'un traité des ouvertures. L'homme bat assez facilement la machine grâce à la défense sicilienne, inusitée à l'époque. Cette défaite ne nuit pas au succès du Turc, et Versailles demande à Kempelen de lui montrer sa création. Cette dernière impressionne d'autant plus les spectateurs qu'à la différence des autres automates, qui reproduisent toujours un numéro identique, il joue à chaque fois une partie différente. « Ce qui intriguait les gens, ajoute Maxcellend Coulon, c'est qu'ils se rendaient compte qu'une intelligence se cachait derrière. Il a même suscité des réactions de crainte, car on rapporte qu'en le voyant une femme s'est signée, croyant voir le diable, et s'est recroquevillée dans une encoignure. » L'Académie des sciences, quant à elle, se déplacera pour examiner le troublant personnage, mais sans parvenir à percer son secret.
Car secret, évidemment, il y avait. L'existence d'un joueur de petite taille (enfant, nain ou même... singe savant !) avait été plusieurs fois évoquée, mais il fallut attendre plusieurs décennies et l'ingéniosité d'Edgar Poe, qui le vit faire plusieurs démonstrations aux Etats-Unis, pour que la supercherie soit enfin révélée. Le cerveau du Turc n'était pas artificiel mais bien humain. Un joueur était enfermé dans la commode avant le début de la partie. Un système de leviers lui permettait de déplacer le bras de la machine, préfigurant les bras articulés manipulés à distance. Le Turc termina sa carrière en 1854, victime d'un incendie au Musée chinois de Philadelphie... ville où, près d'un siècle et demi plus tard, devait se disputer le premier match entre Garry Kasparov et Deep Blue, le superordinateur d'IBM.

 Pour découvrir l'histoire complète, les differentes phases de trucage et les animations flash de l'automate cliquez ICI  ICI

 

 Vous pouvez aussi visualiser l'extrait du film sur l'automate dans ma rubrique videos

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